À la fin du XIXe
siècle, Paris vivait à un rythme particulier. À cinq heures précises du soir
sonnait L’Heure Verte.
Les commis
fermaient leurs bureaux, les artistes posaient leurs pinceaux, et la ville
entière s'emplissait du tintement des cuillères contre le cristal.
La version
officielle disait qu'ils buvaient un alcool fort à base d'absinthe.
La version
médicale disait qu'ils s'empoisonnaient à la thuyone, un poison hallucinogène.
Mais seuls les
initiés connaissaient la vérité. Van Gogh, Verlaine, Oscar Wilde et Hemingway
ne venaient pas au café pour oublier.
Ils venaient pour
voir.
L'absinthe
n'était pas une boisson. C'étaient des lentilles liquides.
Le mécanisme était simple. Notre cerveau est un filtre. Il bloque 99 % de la réalité pour que nous ne devenions pas fous à cause de la surcharge.
Nous voyons des
maisons grises et ennuyeuses, des pavés, de la boue. Nous voyons un monde
stable et compréhensible.
L'élixir
d'absinthe désactivait ce filtre.
Le rituel avec le
sucre et l'eau glacée n'était pas simplement une tradition. C'était un réglage
de la mise au point.
Dès que le
liquide émeraude se troublait (l'effet que les Français appelaient le louche),
le portail s'ouvrait.
L'homme prenait
une gorgée, et le voile gris tombait.
Vincent Van Gogh
n'était pas fou. C'est juste que sous l'emprise de l'absinthe, il voyait que le
ciel nocturne n'était pas noir, mais constitué de tourbillons d'énergie géants
en rotation.
Il ne peignait
pas des fantasmes, il peignait une chronique documentaire.
Oscar Wilde
n'inventait pas de contes. Un jour, ayant un peu trop bu au « Café Royal », il
vit les tulipes de la nappe devenir réelles et commencer à le tâter avec leurs
pétales.
Il vit que les
choses étaient vivantes.
L'absinthe permettait de voir le monde tel qu'il est réellement : surréaliste.
La matière est
fluide, le temps non linéaire, et les ombres vivent leur propre vie.
Les gens accros à
la « Fée Verte » cessaient d'être des rouages commodes du système.
Pourquoi aller à
l'usine ou à la banque si l'on voit que l'argent n'est que du papier coupé et
que les machines respirent comme des dragons ?
Pourquoi faire la
guerre si l'on voit que l'ennemi de l'autre côté de la tranchée brille de la
même lumière divine que soi ?
Cela devint un
problème.
En 1905, le
fermier suisse Jean Lanfray tua sa famille. Les journaux titrèrent : « C'est la
faute de l'absinthe ! ».
Personne ne
mentionna qu'avant cela, il avait bu des litres de vin et de cognac. Les
autorités avaient besoin d'un prétexte.
Ils n'avaient pas
besoin de poison pour tuer les gens. Ils avaient besoin d'une interdiction pour
les aveugler.
Les gouvernements
d'Europe n'avaient pas besoin de visionnaires. Ils avaient besoin de
contribuables. Il leur fallait rendre aux gens une vision « normale », sûre et
ennuyeuse.
En 1915, la France interdit l'absinthe. Officiellement, pour la santé de la nation.
En réalité, ce
fut la plus grande opération de censure de la réalité de l'histoire.
Tous les stocks
de « lentilles liquides » furent détruits. Les recettes furent modifiées.
L'absinthe fut émasculée — on en retira la substance active (la thuyone), cette
« magie » ou ce danger même qui, selon la légende, provoquait des
hallucinations.
Le monde redevint
gris, solide et compréhensible. Les bâtiments cessèrent de danser, les étoiles
cessèrent de tourner, les tulipes redevinrent de simples dessins sur du tissu.
Les gens
poussèrent un soupir de soulagement — c'était plus simple de vivre ainsi.
Aujourd'hui, vous
pouvez acheter une bouteille marquée Absinthe dans n'importe quel
supermarché.
Vous pouvez même
brûler le sucre (un truc stupide inventé par les touristes — les vrais maîtres
ne brûlaient jamais le sucre). Vous vous enivrerez.
Mais vous ne
verrez pas l'essence cachée des choses.
La véritable
optique est brisée. Nous sommes de nouveau aveugles, et seule une empreinte de
ce à quoi ressemble vraiment ce monde fou et magnifique subsiste sur les vieux
tableaux des impressionnistes.




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